Mensonge romantique et Vérité Romanesque (chapitre XI): L’absence de désir devient un privilège. Comme l’était celui du Saint ou du Sage. Mais celui qui désire recule de terreur devant l’idée de renoncer à son désir. Il cherche des stratagèmes. Il veut se créer une personnalité qui a triomphé de l’anarchie des instincts et des passions métaphysiques. Le héros somnambule des écrivains américains pourrait être une solution à ce problème. Chez ces héros, l’absence de désir n’a rien à voir avec la victoire du mental sur les tentations diaboliques, ni avec l’auto-discipline exigée par les grandes religions ou la vertu humaniste. Cela fait plutôt penser à un engourdissement des sens.
A une perte totale ou partielle de curiosité vitale. Dans le cas de Meursault (l’Étranger de Camus) cet état privilégié fait complètement partie de la pure essence individuelle. Dans le cas de Roquentin (La nausée de Sartre) c’est un état de grâce soudain qui, sans raison apparente, s’empare du héros par la nausée. Dans beaucoup d’autres œuvres, la structure métaphysique est moins apparente; elle doit être dégagée de la fiction qui l’exprime tout en la cachant. L’alcool, les drogues, l’extrême douleur physique, les abus érotiques peuvent endommager ou tuer le désir. A la fin le héros atteint un état de stupéfaction lucide qui est l’étape romantique finale. Bien entendu cette absence de désir n’a rien à voir avec l’abstinence ou la sobriété. Mais le héros déclare que dans cette indifférence il accomplit par caprice et presque sans s’en apercevoir ce que d’autres font poussés par le désir.
Le héros somnambulique vit dans la mauvaise foi. Il essaie de résoudre le conflit entre la fierté et le désir sans le formuler clairement. Il faut peut-être une fierté plus radicale pour poser le problème franchement. A l’époque où il écrivait La soirée avec Monsieur Teste, Paul Valéry était un homme qui avait cette sorte de fierté. Le Valérisme fait contraster le vaniteux qui désire en imitant les Autres avec l’homme fier qui ne désire plus rien que son propre néant. Seul à être un individualiste digne de ce nom, l’homme fier ne cherche plus à échapper à son néant par le désir; c’est plutôt par une véritable ascèse mentale qu’il fait de son néant un objet d’adoration. Son but est toujours l’autonomie divine mais il a changé la direction de son effort. Fonder toute l’existence sur le néant que l’on trouve en soi-même, c’est transformer l’impotence en omnipotence, agrandir l’île de Robinson Crusoé aux dimensions de l’Infini.
Nondesire once more becomes a privilege as it was for the wise man or the christian saint. But the desiring subject recoils in terror before the idea of absolute renunciation. He looks for loopholes. He wants to create a personality in which the absence of desire has not been won with difficulty out of the anarchy of instincts and metaphysical passion. The somnabulist hero of American writers is the solution to this problem. Nondesire in this hero has nothing to do with the triumph of the mind over evil forces, nor with the self-discipline extolled by the great religions and higher humanisms. Il makes one think rather of a numbing of the senses, of a total or partial loss of vital curiosity.
In the case of Meursault (Camus Stranger) this privilege state is merged with the pure individual essence. In Roquentin (the Nausea of Sartre), it si a sudden gift of grace, which, without any reason, descends on the hero in the form of nausea. In many other works the metaphysical structure is less apparent; it has to be disengaged from the fiction which at once expresses and conceals it. Alcohol, narcotics, extreme physical pain, erotic abuses can destroy or deaden desire. In the end the hero reaches a stage of lucid stupefaction which constitutes the final romantic pose. This nondesire of course has nothing in common with abstinence or sobriety. But the hero claims that in his indifference he accomplishes by caprice and almost without being aware of it, what Others accomplish by desire.
This somnambulist hero lives on bad faith. He tries to resolve the conflict between pride and desire without ever clearly formulating it. Perhaps a more radical pride is needed to present the problem frankly. At the time of writing The Evening with M. Teste Paul valéry was a man with that sort of pride. Valéryism contrats the vaniteux who desires through the Other and for the Other with the proud man who no longer desires anything but his own nothingness. The only individualist worthy of the name, the proud man is no longer looking for escape from his nothingness in desire; rather after a radical mental askesis he makes that nothingness the very object of his adoration. His aim is still divine autonomy but the direction of his effort is reversed. To found the whole of existence on that nothingness which one carries inside himself is to transform impotence into omnipotence, inflate the inner desert island of Robison Crusoe to the dimensions of infinity.

